À New York, quand sculpture, peinture et jazz se mélangent à l’infini

AUTEUR : EMILIE PONS - MAR. 23, 2012


A New York, la création artistique est souvent collective. Le sculpteur francais Alain Kirili invite par exemple régulièrement des musiciens de jazz dans son immense loft de Tribecca. Ils y font des concerts parfois très experimentaux, parfois tout simplement blues. Fin décembre, il y avait près de 70 personnes au domicile du sculpteur. Le jazzman Sam Rivers, décédé l’annee derniere, avait pris pour habitude d’inviter des musiciens chez lui pour des “jam sessions”. Kirili poursuit cette belle tradition made in Manhattan.


Comme il l’explique lui-même, il a commencé à accueillir des musiciens chez lui « dès les annees 80 ». Et « entre le désir d’en faire tous les jours et la réalité, [il] essaie de [s]e tenir à un [concert] par mois. Mais malheureusement la pression et la demande sont telles qu’il [lui] arrive d’en faire deux. La chair est faible et l’oreille aussi ! » Pour Alain Kirili, la musique est capitale. Apres les concerts, il confie que « l’atelier est habité par les rythmes musicaux et c’est comme ca qu['il] arrive à créer ». Il y a « une enveloppe rythmique qui se prolonge dans [s]es sculptures. [Il] sculpte du rythme. »


Comme le souligne l’artiste dans l’ouvrage “Memoires de sculpteur” (édition Ecole Nationale Superieure des Beaux-Arts), “pour devenir sculpteur, il faut écouter beaucoup de musique.” Kirili est fasciné par l’improvisation. “Le jazz revolutionne, transforme en profondeur l’écriture, la création, la conscience, la culture du XXème siecle”, dit-il. “Par le jazz, ma sculpture découvre sa spécificité, ses formes ouvertes et libres.” Pour lui, le “jazz est une effraction dans le puritanisme américain et, par extension, dans le puritanisme mondial. Dans ce quotidien puritain, le jazz est essentiel à la survie. Il est cette extraordinaire effraction sexuée.” Et il ajoute joliment : “l’émotion du risque est le lien entre la sculpture et le jazz. Jouer du jazz, forger et modeler la terre sont des attaques directes.”


C’est donc aussi un geste politique et social. Alain Kirili tient vraiment à parler d’ “un engagement militant très fort pour que l’histoire de l’art actuellement detenue par des Blancs n’oublie pas la contribution des Noirs américains à la modernité. » Il lui paraît capital « d’amener à prendre pour un fait absolu le rôle de cette musique et du free jazz en general dans la formation de l’art moderne. » Kirili souligne que « très souvent, quand on étudie l’art moderne, on étudie beaucoup de choses sur un artiste sauf ce qu’il écoute. » Le sculpteur « aime bien montrer aussi que les musiciens, les danseurs, les peintres et les sculpteurs sont extrêmement attentifs à l’état de la recherche, où en est la poésie, où en est la philosophie. »


L’univers d’Alain Kirili est francais, francophone. Et pour lui, être un artiste français à New York est une forme d’anomalie. Car « à partir du moment où l’on est conscient du “luxe, calme et volupté” et du plaisir des choses et de la dépense gratuite dans l’œuvre d’art, c’est une véritable anomalie dans une société où l’art doit valoir quelque chose ». Or selon lui, « la jouissance est très importante pour la dignité de l’homme, pour la résistance contre le mauvais goût, le kitsch, contre le désenchantement de la vie. Et ces questions sont des questions que l’on se pose de génération en génération dans la culture française, de Fragonard à Casanova».


Le sculpteur dit que le jazz créé un contact avec la culture française, “une complicité même”.  Il s’intéresse au « corps et à la sexualité ». « Les sensations, les goûts, les saveurs…les musiciens noirs en font de même à travers leurs sonorités et leurs modes de vie. » Lors du dernier concert privé dans son loft, Anne Rodocanachi, autre artiste francaise basée à New York était presente. Elle fait partie d’un collectif d’artistes à Harlem. Rodocanachi dessine essentiellement des femmes au fusain et sur des grands formats, et sa préoccupation apparente est la sexualité (photos). Mais comme elle l’explique elle-même, “la sexualite c’est super pratique pour finalement parler d’autre chose, ou dire, aussi, eh bien moi j’existe” ! Rodocanachi a grandi entourée d’hommes, principalement. Donc dessiner des femmes nues est une façon pour elle de s’affirmer.


Le lendemain de sa soirée musicale, Alain Kirili avait invité la danseuse contemporaine française Sandra Abouav, de passage à New York. Sandra a improvisé une choregraphie autour et avec les sculptures de Kirili. Sensualité, humour, vitalité, tout était au rendez-vous. En fond musical : un disque du joueur de kora malien Toumani Diabate et le trombonniste américain Roswell Rudd, “Malicool”. Mélange magique.


À New York, quand sculpture, peinture et jazz se mélangent à l’infini